• Caroline Fabre-Rousseau

"Les derniers Jours de nos pères" (Joël Dicker), chronique pour le 8 mai 1945


"Que tous les pères du monde, sur le point de nous quitter, sachent combien sans eux notre péril sera grand."


J'avais tout lu de Dicker, sauf celui-ci. Je pensais retrouver les mêmes héroïnes assassinées, la chronique sociale de villes américaines faussement tranquilles, des êtres tourmentés et des écrivains en quête de livres, mais ce roman-là est complètement à part.

C'est un livre sur la guerre et les services secrets britanniques et je suis très heureuse de le terminer le 8 mai. Je rends ainsi hommage à tous ceux qui ont oeuvré dans l'ombre pour libérer la France depuis l'Angleterre, armée invisible et héroïque, inconnue du public, qui n'aura retenu que le major à la grande moustache dans « La Grande Vadrouille ».


Ce premier roman de Joël Dicker, paru en 2010, est bouleversant et génial. Il nous raconte la guerre autrement, à travers le destin croisé de seize recrues, dont Grenouille, Gros, Key, Faron, Laura, Claude le curé et Pal, diminutif de Paul-Emile. On les suit dans leurs entrainements successifs et harassants et les premières missions en France. Le génie de Dicker est de lier le destin de Pal et de ses compagnons à un veuf solitaire, nœud du roman, cœur de l'intrigue, faisceau vers lequel convergent menus événements et détails insignifiants, jusqu'à l'implacable dénouement. C'est le père de Pal. Ou plutôt le lien qui unit le fils au père. Un lien puissant, une douleur lancinante, un conflit de loyauté tragique. Un lien si fort qu'il va transformer un bourreau en protecteur, un héros en fils perdu.


Tout est romanesque, fort et humain. Les personnages à la Hemingway, à qui Dicker rend hommage dans son préambule, jeunes premiers héroïques, belles jeune filles amoureuses, chefs intraitables et paternels, côtoient des pommés, des détestables, des traîtres repentis, des combinards … des hommes.

Deux poèmes, deux mantras ponctuent ce récit plein de souffle, écrits par Pal, lus, répétés, priés même par certains de ses compagnons, pour qui ils agissent comme une épiphanie.



Que tous les pères du monde, sur le point de nous quitter, sachent combien sans eux notre péril sera grand.

Ils nous ont appris à marcher, nous ne marcherons plus.

Ils nous ont appris à parler, nous ne parlerons plus.

Ils nous ont appris à vivre, nous ne vivrons plus.

Ils nous ont appris à devenir des Hommes, nous ne serons même plus des Hommes.

Nous ne serons plus rien

Que s'ouvre devant moi le chemin de mes larmes,

Car je suis à présent l'artisan de mon âme.

Je ne crains ni les bêtes, ni les Hommes,

Ni l'hiver, ni le froid, ni les vents.

Au jour où je pars vers les forêts d'ombres, de haines et de peur,

Que l'on me pardonne mes errements et que l'on me pardonne mes erreurs,

Moi qui ne suis qu'un petit voyageur,

Qui ne suis que la poudre du vent, la poussière du temps.

J'ai peur.

J'ai peur.

Nous sommes les derniers Hommes, et nos cœurs, en rage, ne battront plus très longtemps. 


En plein confinement, ce 8 mai a une tonalité très particulière. Nous ne vivons pas une guerre, mais l'humanité toute entière, 75 ans plus tard, partage mêmes incertitudes, mêmes élans d'héroïsme, mêmes lâchetés et petits égoïsmes. La grandeur de héros silencieux côtoie les fanfaronnades de populistes dangereux. En mémoire de nos pères, soyons courageux.

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